Ailleurs.




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Ne pouvant, pour des raisons indépendantes de ma volonté, partir en vacances cette année, je me dédommage, bien sûr, par l'écriture ; et je vais vous parler d'une aventure peu connue du grand public, même de l'Education nationale, où elle est née : celle des Campeurs de la République.

Je vais vous épargner les considérations sociologiques et historiques, et vous renvoyer pour cela à l'ouvrage qui précède. Il vous suffit de savoir que si les instituteurs ont la chance d'avoir des congés payés depuis bien plus longtemps que le reste de la population, faute de moyens et d'habitudes, ils n'ont commencé à songer aux vacances, loin de chez eux, que très progressivement. En gros, c'est avec l'Embellie, avec 36, que la MAIF, notre mutuelle, et sa coopérative la CAMIF (défunte aujourd'hui…), ont commencé une politique d'achats et de locations de terrains à travers le pays, inconstructibles, pour trois francs six sous, et qui aujourd'hui font baver d'envie tous les promoteurs de France et de Navarre. Le GCU était né, Groupement des Campeurs Universitaires, structure autogestionnaire, où pour une très modique cotisation de départ, on peut, pour des prix défiant toute concurrence (et scrupuleusement identiques sur la Côte d'Azur ou dans la Creuse) passer des vacances de rêve — à la condition d'accepter de « faire le service » une fois toutes les trois semaines, c'est à dire…laver les chiottes, les lavabos, les douches, les éviers, les poubelles, bref, tout ce qu'on fait pour nous d'ordinaire sans que nous y pensions dans les autres campings. Et en plus, faire le planton une demi journée, l'accueil des nouveaux arrivants, la distribution de courrier, l'appel du plombier (fréquent…)…L'autogestion. Notre vieux rêve des années 70, dont je constate tous les ans au moment de mes vacances…que ça marche ! Bon, ça marche avec des gens triés sur le volet, des instits, des profs engagés dans tous les combats associatifs et politiques imaginables, et qui ont un rapport à l'éthique dans tous les domaines à bluffer un moine zen. Mais ça marche. La passation des consignes (celles qui nous permettent à tous d'être à peu près autonomes dans nos responsabilités), tous les soirs, à 20 heures, dans tous les camps de France, a une valeur qui va bien au delà de la simple efficacité. Toutes les semaines, c'est l'assemblée de camp, où l'on désigne (péniblement, parfois…) les nouveaux responsables — et surtout le trésorier — où on débat gravement de la place d'un pot de fleur, de l'obturation d'un conduit d'évacuation, ou de l'enrichissement de la bibliothèque  (certaines valent le détour). L'apéro qui suit régulièrement ne nuit pas à la ferveur républicaine.

J'ai avant tout des GCU que j'ai fréquentés un souvenir rare en camping : celui de la beauté. Le camp de Douarnenez, pas très facile d'accès, et assez meurtrier pour les reins, mais d'où la vue sur la baie est la plus belle de la ville. Le camp de Bormes les Mimosas, en terrasses magnifiques, à découvrir au printemps bien avant la ruée des estivants (mais oui, avec ce système, un prof peut se payer des vacances de nabab sur la Côte d'Azur !). Le camp de la Flotte en Ré, contenant une piscine, et une prairie ouvrant sur la forêt, couvert de lapins au printemps, et situé à 500 m à peine de l'Abbaye des Chateliers, petite ruine somptueuse dont les nervures sertissent le ciel…j'y ai fait de nombreuses méditations sur l'Histoire et la Modernité qui, bizarrement, n'ont pas eu l'air de marquer la culture contemporaine…

Le camp d'Aiguebelette, enfin, où mes enfants vont se rendre avec leur grand mère pendant quinze jours. On est pris entre un massif savoyard où l'on peut faire des ballades extraordinaires, et le lac, un des plus purs et des plus doux de France (jamais en dessous de 22°) avec petite plage sous les arbres, où des enfants de 2 ans peuvent évoluer en totale liberté. La grande attraction du lieu est le feu de joie du samedi soir, après apéro et barbecue collectif. Comme il est exclu qu'on aille au delà de l'accordéon et de la guitare sèche, les enfants, entre deux fondues de marshmallows, ressortent tout le répertoire choral du primaire. Et les ados font…ce que font tous les ados du monde, pendant que leurs parents, sourds et aveugles, fredonnent consciencieusement du Hughes Auffray et du Maxime Leforestier.

Nous avons eu aussi nos chagrins. Vous avez compris que l'air du temps n'était pas bien propice à ce genre de démarches. Nous avons acheté certains de nos terrains, mais, hélas, loué les autres…qui ne sont plus du tout dans nos moyens. Et nous avons ainsi perdu le camp de Montalivet, le seul qui offrait un accès direct à une plage de l'Atlantique, bonne à la fois pour la baignade et pour le surf. Impossible de le relouer ou de l'acheter : ce n'était plus dans nos possibilités. Je ne vous l'ai pas dit, mais beaucoup de GCU ont leurs spécialités. On peut y faire de la danse, du volley, de la plongée sous marine, de l'astronomie…nous, c'était le triathlon. Pas n'importe lequel : la première étape, la plus facile, consistait à se rendre d'un pas sûr et alerte à l'un des plus beaux marchés de Gironde, se tenant tous les jours sur la place du village. La seconde, assez plaisante, consistait à faire honneur aux spécialités locales, dont un choix de Médocs qui ne devait rien à personne. La dernière étape, la plus difficile, consistait à réussir à longer à peu près la piste cyclable, pourtant nettement tracée, pour revenir au terrain dans un délai raisonnable…C'était mon premier GCU, celui que j'ai connu jeune femme, puis jeune maman ; je ne suis pas la seule. Je me rappelle une voisine d'emplacement, dame éminemment respectable, qui téléphonait à sa fille ainée, une directrice d'école depuis longtemps mère de famille. Je l'ai entendue dire à mi voix : « Nous avons fait une petite halte souvenir à Montalivet. Pour tout te dire, c'est là que tu as été conçue … »

Trois, sinon quatre générations de CU ont tout appris à Monta : les premiers pas, les premiers tours de vélo, les premières amours, la responsabilité, l'entraide — la fraternité. Je n'ai pas pu assister à la soirée de départ . Je ne le regrette pas. Je ne pense pas que ç'aurait été un des meilleurs souvenirs de ma vie …

Je vous invite au GCU. Soit vous êtes à la MAIF, ou une de ses innombrables succursales (Filia MAIF), soit — vous m'écrivez, et je vous parraine ! Bon, pas cette année : je vais avoir deux ou trois mois d'indisponibilité. Mais l'an prochain, sans problème ! D'abord, à moins d'être accros aux girafes gonflables, aux podiums hurleurs et aux boîtes de nuits improvisées, vous passerez d'excellentes vacances — et pour des tarifs accessibles aux Français qui n'émargent pas dans les dix pour cents les plus nantis. Et ça fait longtemps qu'on a l'électricité, l'eau chaude, tout le confort, des machines à laver, et même des mobile-homes. Les anciens font la gueule, d'ailleurs, ils trouvent qu'on accorde beaucoup au siècle…

Mais surtout…dans la nuit vraiment épaisse où nous plonge l'ultra libéralisme, vous découvrirez que, malgré ce qu'on cherche à nous faire croire, les gens qui peuvent nous donner confiance en notre avenir n'ont pas disparu. Ceux qui donnent aux enfants et aux adolescents le goût de l'effort et du travail, le sens des valeurs républicaines, les seules années de bonheur, quelquefois, qu'ils connaissent dans toute une vie; ceux qui raccommodent sans jamais se lasser un tissu social qu'on n'a de cesse de désagréger…Venez. Vous verrez des gens qui portent des barbes qu'on croyait disparues depuis mai 81, qui transmettent les coins à champignons à leurs petits enfants, qui sont incollables sur le nom des oiseaux ou poissons protégés, qui se coupent les cheveux avec un bol comme dans les années 50, qui peuvent en moins de temps qu'il ne faut pour le dire transformer un terrain en camp de réfugiés si le moindre accident (orage, tempête ou explosion) survient ; qui sont capables d'écrire les pires alexandrins que j'aie jamais lus ; qui peuvent travailler 70 heures par semaine toute une année pour pas un euro de plus « parce qu'il fallait boucler le projet Former une authentique conscience européenne en cycle III (sic !)" ; qui avouent en souriant que passé un certain âge, il faut savoir reconnaître ses limites, et se contenter d'une centaine de kilomètres à vélo pour une promenade (à 35° à l'ombre…) ; qui planquent dans leur cave, en toute illégalité, les maigres affaires des clandestins qu'ils parrainent ; qui interrompent leurs vacances 10 jours avant le terme sans un mot de protestation, parce qu'une commission X, essentielle pour la rentrée, est avancée tout d'un coup, sans explications…

Les Campeurs de la République…

Le sel de la terre.





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