L'histoire d'Etiolles
Etiolles Saulchoir Monastère Dominicains Chenu Congar Vatican II
Vous ne le saviez sans doute pas : seuls en France, probablement, avant d'être une Ecole normale puis un IUFM, nous avons commencé par être un monastère ! Etiolles était destiné à être le plus grand centre théologique de France, et seule la crise des vocations l'a voué à un usage laïc.
De très belles photos dans le bureau de notre directrice des études, Francine Bobot, m'avaient accroché l'œil. Valérie Boursier, notre documentaliste, et Alexandre Saintot, notre responsable audio-visuel, m'ont très gentiment aidée à les retrouver en un format utilisable.
Pour  introduire ces photos, je ne pouvais mieux trouver que le texte de Michel Caillard, datant de 1999, et qui figure sur la plaquette de présentation du site. Je ne me lasse pas de relire (avec un pincement de cœur au passage évoquant un millier d'usagers…) cette belle prose, pleine d'humour, et qui témoigne d'un si grand attachement à l'établissement où s'est déroulée la carrière de Michel, pour la joie de tous.
De cette lecture, je tire deux enseignements. Le premier est  qu'Etiolles, même dans sa période religieuse, a toujours été un peu rebelle, ce qui n'est pas pour nous déplaire. Le second (et les montages photographiques l'illustrent bien) est qu'entre les moines et les instituteurs laïcards, entre ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas, entre la Rose et le Réséda, le passage de témoin s'est fait sans heurt, et sans la moindre césure de mémoire. Sans doute parce que les uns comme les autres étaient des ennemis déclarés du Veau d'Or — et que les uns comme les autres croyaient, à leur manière, aux pouvoirs de la parole.

Etiolles, ruptures et continuités…

Enchâssés dans un écrin de verdure masquant heureusement une architecture massive et disparate, les bâtiments du site IUFM d'Etiolles dominent un parc clos, d'une douzaine d'hectares, traversé par le ru des Hauldres, modeste affluent de la Seine proche.

A la porte d'un siècle et d'un millénaire nouveaux, peut-être n'est-il pas vain d'interroger le sol, la pierre, les archives, les témoins et nos souvenirs, afin de trouver quelque sens à cet environnement, et de mesurer les apports de ces milliers de vie, le plus souvent anonymes, qui se sont inscrites en ces lieux depuis plus de 13000 ans.

Implanté à l'entrée de l'aire de stationnement, le centre d'exposition archéologique rappelle qu'au Magdalénien (vers 11000 avant J.C.) de petites bandes de chasseurs durent traquer ici rennes, bisons, et peut-être mammouths, y tailler des lames de silex, et y rechercher le bois nécessaire à leurs huttes et à leurs foyers. Là où s'entassent aujourd'hui Clio, Twingo, et autres 106, où s'élèvent les installations sportives, il n'est pas invraisemblable d'imaginer qu'aux temps médiévaux, dans le voisinage d'une simple maison appelée au XIème siècle "Loge du Pontceau d'Etiolles", des générations de "manants" s'efforcèrent d'arracher à cette terre "bleds" ou "racines", quelques "septiers" de vin destinés aux gosiers locaux ou parisiens ou d'y faire paître leurs bêtes.

Entre XVIIème et début du XXème siècle vint le temps du "château", celui des Hauldres : les toits d'ardoise et les lucarnes de son ultime avatar sont encore visibles au cœur du domaine. Marie Gargan fut l'une de ces "châtelaines" : veuve d'un "conseiller du Roy", elle fonda en 1679 une école paroissiale "pour l'instruction des enfans" des deux sexes; gratuite, elle la confia à un "maître…laïque…de bonne vie et mœurs", chargé de traiter "doucement" les écoliers et de leur "monstrer à lire, escrire et chanter à l'église".

Rythmée par les cloches de cette dernière, l'existence dans le domaine s'animait surtout à la belle saison, avec la venue des propriétaires ordinairement parisiens, et de leurs proches, bourgeois aisés, ecclésiastiques — tel l'oratorien Jean-Baptiste du Hamel, secrétaire perpétuel de l'Académie Royale des Sciences, sous Louis XIV — ou aristocrates, à l'image de cette comtesse de la Vieuville dont les chevaux et tableaux furent confisqués en 1793. De mai à octobre, pour l'entretien du parc et de l'orangerie, et pour le service des "maîtres" s'activaient jardiniers, cuisiniers, cochers et autre domestiques, logés dans les "communs" ou sous les toits : un Charles Sabé, "valet de chambre" de la susdite comtesse, qui perdit en septembre 1770 son nouveau-né, puis son épouse de vingt-sept ans ou, un siècle plus tard, un Prosper Marquignon, "jardinier" et père de cinq enfants dont les cris, les rires et les jeux durent résonner dans le parc.

A partir de1934, transformation spectaculaire du cadre matériel, de la population et de la fonction du domaine. Enserrant le "château", cédé par son dernier propriétaire, maire de la commune et architecte, surgissent de vastes bâtiments de meulière, surmontés d'un clocher. S'y installa une communauté dominicaine, jusque là exilée en Belgique, au Saulchoir, près de Tournai. Voué à la formation religieuse et intellectuelle des novices de la "province" de France, "le Saulchoir" d'Etiolles abrita jusqu'à cent cinquante occupants, semblablement vêtus de blanc et de noir, vivant au rythme strict des offices diurnes et nocturnes, des cours de philosophie, de théologie et d'histoire.
Ce "couvent d'études" se voulut aussi milieu d'accueil et de ressourcement pour nombre de "retraitants" laïcs (près de 3000 en 1954-55). Subissant un temps les foudres du magistère romain (l'ouvrage d'un de ses plus prestigieux théologiens, le père M.D. Chenu, fut mis à l'index en 1942), il fut aussi présent au concile de Vatican II (1962-1965), en la personne du père Congar, devenu depuis cardinal. En mai 1968, horribile visu, le drapeau rouge flotta quelques heures au sommet du clocher, hissé sans doute par des novices inscrits comme étudiants dans la capitale et mêlés aux événements qui la secouaient alors. Peu après, le couvent, affecté par la crise des vocations, fut transféré à Paris, et les 350 000 volumes de sa bibliothèque déménagés.

Nouvelle mutation en 1974 : acquéreur du domaine, le Conseil général du jeune département de l'Essonne y installe l'Ecole normale d'instituteurs et le dépôt des archives départementales. Si le site reste voué aux études et à la formation, le clocher est abattu, chapelles, dortoirs et cellules sont reconvertis, jean et jupes —sans cesse plus nombreuses —se substituent aux bures monastiques, le personnel enseignant se laïcise et se féminise, vergers et potagers cèdent devant l'invasion automobile. "Normaliens" et "normaliennes" (une cinquantaine en 1975, quelque 300 en 1985) herborisent dans le parc, s'ébrouent au gymnase, s'époumonent à la chorale ou au théâtre et slaloment entre cours, ateliers, stages en écoles maternelles ou élémentaires et sous- réformes à répétition de leur cursus de formation. Périodiquement débarquent des "retraitants" d'un nouveau style, instituteurs de l'Essonne venus bénéficier de périodes de réoxygénation pédagogique (autrement dit "stages de formation continue").

Relevant, depuis 1991, de l'IUFM de l'académie de Versailles, le site d'Etiolles tente de faire face à ses missions anciennes et nouvelles. Dans ses interminables couloirs, à la cafétéria, dans les salles de ses secteurs informatique ou audiovisuel, dans les "amphis" se croisent ou se font face plus d'un millier "d'usagers" (étudiants, futurs professeurs des écoles, des lycées et collèges, conseillers principaux d'éducation…), une centaine de formateurs permanents ou occasionnels (professeurs, maîtres-formateurs, chefs d'établissement, inspecteurs…), secrétaires, cuisiniers et agents de service.

Etudiants et enseignants tapotent sur des ordinateurs, la "mise en réseau" progresse à petits pas, il est parfois question de "restructurer" les locaux, alors que le ru des Hauldres continue de bruire doucement entre les érables, les robiniers et les marronniers du parc.

Michel Caillard
Professeur honoraire d'histoire
Site IUFM d'Etiolles, 1999.


Etiolles, jadis et naguère.
Etiolles Saulchoir Monastère Dominicains Chenu Congar Vatican II

C'est la photo la plus impressionnante, où la continuité entre les deux périodes est la plus palpable. Seule   différence, au fond : on passe du dépouillement monastique à  la fresque normalienne… L'extincteur (réglement oblige) casse un peu l'ambiance…                                                                                                                                                                                                            



Etiolles Saulchoir Monastère Dominicains Chenu Congar Vatican II

Notre salle A001 qui, avec la salle Daniel Jean Jay (du nom d'un collègue d'histoire et géographie très apprécié et brutalement décédé en 1998) a été le lieu de beaucoup de nos grand-messes : accueil des étudiants, réunions pleinières — et sutout Assemblées Générales du personnel. Confessons que le mobilier en plastique et les panneaux de polystirène ont bien enlaidi cette superble salle…                                                                                                                                                                                                                                                        



Etiolles Saulchoir Monastère Dominicains Chenu Congar Vatican II

On voit très distinctement dans notre réfectoire la place de la chaire; une pendule  a remplacé le crucifix. Et aux belles heures de notre établissement, Les Midis d'Etiolles, spectacles de théâtre improvisés par des comédiens profesionnels, tenaient lieu de  lecture recto tono.                                                                                                                                                                                                



Etiolles Saulchoir Monastère Dominicains Chenu Congar Vatican II

Admettons que du pieux recueillement de la chapelle à la truculence de notre  cher Patrick Leterme, professeur d'arts plastiques, un pas considérable a été franchi. Mais l'essentiel demeure : le goût de l'harmonie et de l'élévation spirituelle.      




Etiolles Saulchoir Monastère Dominicains Chenu Congar Vatican II

En haut, à droite, la bibliothèque du monastère; à gauche, notre Centre de Ressources Documentaires. En bas, les cellules des moines, devenues nos salles d'oraux de concours et de soutenance de mémoires.
J'aime particulièrement ce montage, car il fait apparaître, de façon croisée, ce qui a toujours été  la vraie richesse de notre établissement : les hommes.                        




Etiolles Saulchoir Monastère Dominicains Chenu Congar Vatican II

De la chapelle au théâtre ou à la salle de danse. La transformation n'a rien ici qui choque ou qui dérange; dans les deux cas, l'espace se fait vide  pour appeler le déploiement du geste et de la parole — pour appeler au sens.                                                                                                                                                    




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