Les déménagements sont l'occasion de moments contrastés. On déshabille des pièces jusque là riantes, on jette à la benne des objets familiers…et soudain, on trouve un lot de vieilles photos, qui donnent envie de s'asseoir et de se souvenir. C'est ainsi que nous avons trouvé dans le bureau de la direction des photos datant des années 30, quand Etiolles était encore le Saulchoir, un monastère dominicain. Je laisse notre très estimé Michel Caillard, professeur d'histoire aujourd'hui en retraite, nous restituer le contexte :

 A partir de1934, transformation spectaculaire du cadre matériel, de la population et de la fonction du domaine. Enserrant le "château", cédé par son dernier propriétaire, maire de la commune et architecte, surgissent de vastes bâtiments de meulière, surmontés d'un clocher. S'y installa une communauté dominicaine, jusque là exilée en Belgique, au Saulchoir, près de Tournai. Voué à la formation religieuse et intellectuelle des novices de la "province" de France, "le Saulchoir" d'Etiolles abrita jusqu'à cent cinquante occupants, semblablement vêtus de blanc et de noir, vivant au rythme strict des offices diurnes et nocturnes, des cours de philosophie, de théologie et d'histoire. Ce "couvent d'études" se voulut aussi milieu d'accueil et de ressourcement pour nombre de "retraitants" laïcs (près de 3000 en 1954-55). Subissant un temps les foudres du magistère romain (l'ouvrage d'un de ses plus prestigieux théologiens, le père M.D. Chenu, fut mis à l'index en 1942), il fut aussi présent au concile de Vatican II (1962-1965), en la personne du père Congar, devenu depuis cardinal.

Le père Chenu a jeté les bases d'une des plus audacieuses conciliations entre foi et raison. Le père Congar a fourni, entre les murs du Saulchoir, un travail de géant. L'un comme l'autre ont soutenu le mouvement des prêtres ouvriers. L'un comme l'autre l'ont payé très cher. Il semble qu'Etiolles ait toujours produit des têtes brûlées, et nous avons essayé de rester dignes de nos glorieux prédécesseurs…Je rends la parole à Michel Caillard :

 En mai 1968, horribile visu, le drapeau rouge flotta quelques heures au sommet du clocher, hissé sans doute par des novices inscrits comme étudiants dans la capitale et mêlés aux événements qui la secouaient alors. Peu après, le couvent, affecté par la crise des vocations, fut transféré à Paris, et les 350 000 volumes de sa bibliothèque déménagés.

 Les religieux ont connu avant nous le chagrin d'un déménagement. Mais ils avaient posé comme condition à l'acquéreur du domaine (le Conseil Général de l'Essonne) qu'il resterait consacré à des tâches d'étude et d'enseignement. Il leur a été tenu parole. Nous avons une souffrance supplémentaire : nous ne transmettrons le flambeau à personne. Le bâtiment restera vide, abandonné.

La modernité permet au moins d'animer des images. Vous verrez dans ma vidéo une photo qui me touche particulièrement. Près de grandes fenêtres de forme rectangulaires ou ogivales, un escalier descend ; et parallèlement, on voit un religieux s'éloigner le long d'un couloir. Le lieu n'a pas changé : je l'ai arpenté presque quotidiennement pendant quinze ans, avec mes collègues et mes étudiants, au carrefour de la bibliothèque, de la salle de conférence, et de la cafétéria. Il est très émouvant de penser que des figures éminentes, qui ont façonné l'histoire moderne, ont également foulé ces dalles…

Qu'auraient pensé les pères Chenu et Congar de la loi Taubira ? Selon un blogueur érudit de Médiapart, Yves Congar aurait peut-être répondu avec un humour prudent, comme au sujet de la contraception pendant le débat provoqué par l'Encyclique Humanae vitae : "... du reste, je suis célibataire et je n'ai guère compétence en un domaine dont je n'ai pas l'expérience". Nous pouvons être fiers de nos anciens…
Un scrupule m'étreint : j'ai choisi le Salve Regina cistercien, interprété par les moines de l'abbaye bénédictine de Saint-Pierre de Solesmes. Cela convient-il à un couvent dominicain ? J'en fais peut-être un peu trop…





Le Saulchoir d'Etiolles
Etiolles Saulchoir Monastère Dominicains Chenu Congar Vatican II








Nous devons la monographie suivante à l'érudition de M. Leguennec, passionné du Saulchoir :

Etiolles Saulchoir Monastère Dominicains Chenu Congar Vatican IIEtiolles Saulchoir Monastère Dominicains Chenu Congar Vatican II

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